5 Juin 2026
Le Pays d’Arto // De Tamara Stepanyan. Avec Camille Cottin, Zar Amir et Shant Hovhannisyana.
Pour son premier passage à la fiction, la documentariste Tamara Stepanyan s'attaque à un sujet fort et personnel. Avec Le Pays d’Arto, elle emmène Camille Cottin et Zar Amir Ebrahimi dans une quête intime à travers l’Arménie d'aujourd'hui, mêlant secrets de famille et cicatrices de l’Histoire. Sur le papier, le projet avait tout pour plaire. En salle, le résultat s’avère malheureusement plus mitigé. On suit Céline, une Française qui vient de perdre son mari, Arto. Pour que ses enfants obtiennent la double nationalité, elle part en Arménie récupérer de vieux papiers administratifs. Ce qui devait être une simple formalité se transforme vite en choc.
Céline arrive pour la première fois en Arménie afin de régulariser la mort d’Arto, son mari. Elle découvre qu’il lui a menti, qu’il a fait la guerre, usurpé son identité, et que ses anciens amis le tiennent pour un déserteur. Commence pour elle un nouveau voyage, à la rencontre du passé d'Arto : invalides des combats de 2020, vétérans de guerre, hantises d’une guerre qui n’en finit jamais. Une femme court après un fantôme. Comment faire pour l’enterrer ? Peut-on sauver les morts ?
Sur place, Céline découvre que l’homme avec qui elle partageait sa vie lui cachait tout un pan de son passé, et même une partie de sa véritable identité. Le film se transforme alors en une sorte de jeu de piste émotionnel. Céline tente de recoller les morceaux de cette vie secrète tout en découvrant un pays dont elle ne savait presque rien. C'est le point fort du film. Tamara Stepanyan filme sa terre natale avec un amour évident. Les paysages qu'elle nous montre sont superbes. Des routes de montagne sinueuses aux rives suspendues du lac Sevan, en passant par les zones sensibles près du Haut-Karabakh, la réalisatrice donne une vraie beauté à des régions que le cinéma ignore trop souvent.
Le problème, c'est que si la partie contemplative et esthétique fonctionne bien, l’intrigue purement fictionnelle a du mal à tenir la distance. Le mystère qui lance l'histoire est résolu beaucoup trop vite. Une fois le grand secret révélé, le récit perde son moteur principal. On continue à suivre Céline dans ses rencontres, mais l'histoire commence à stagner. L’enquête policière intime s'efface pour laisser place à un road-movie un peu décousu, où la tension dramatique retombe d'un coup. Ce manque de rythme est accentué par une écriture parfois floue. On a du mal à comprendre certaines réactions ou décisions de Céline. Au fil des minutes, le film s'éloigne de son point de départ sans vraiment reconstruire de nouveaux enjeux forts.
On sent trop souvent que certaines scènes sont là uniquement pour donner des informations culturelles ou politiques au spectateur, plutôt que pour faire avancer la psychologie des personnages. C’est là que le passé de documentariste de la réalisatrice se retourne un peu contre elle. Certes, elle sait capter la vérité d'un visage, saisir des moments de vie suspendus et filmer des lieux lourds de souvenirs. Les figurants et les rôles secondaires, comme ce chauffeur de taxi ou ces passagers de bus croisés en chemin, apportent une authenticité incroyable. On a parfois l'impression de regarder de vrais morceaux de vie volés au quotidien. Mais cette méthode finit par bloquer la fiction.
Les personnages secondaires deviennent des prétextes pour expliquer le contexte géopolitique. Le conflit usant avec l’Azerbaïdjan, les traumatismes des guerres successives ou les séquelles du terrible séisme de 1988 reviennent souvent dans les dialogues. Malheureusement, ces explications tombent un peu comme des cheveux sur la soupe et manquent de fluidité pour le public qui ne connaît pas bien cette partie de l'Europe. Du côté du casting, Camille Cottin surprend dans un registre très sobre. Loin de ses rôles habituels plus énergiques ou piquants, elle joue ici une femme discrète, presque spectatrice de sa propre vie, engluée dans le deuil et le doute.
C'est une belle performance, même si le scénario ne lui donne pas toujours les moyens d'aller au bout de son émotion. La bonne surprise vient surtout de Zar Amir Ebrahimi. Son personnage apporte une bouffée d'oxygène, de la chaleur et une spontanéité qui fait du bien. Dès qu'elle est à l'écran, le film redémarre. La relation qui s'installe entre les deux femmes est sans doute ce que le film réussit de mieux. Visuellement, l'ambiance a un charme indéniable. Les moments où Céline s'évade dans ses pensées et imagine parler avec son mari décédé apportent une jolie touche de poésie. Cela rappelle avec douceur que derrière la découverte géographique, c'est avant tout le portrait d'un deuil difficile qui se joue.
Mais le film souffre de vraies longueurs. Certaines scènes s'étirent inutilement et les transitions manquent de fluidité. On décroche parfois, alors que le sujet est passionnant. C'est tout le paradoxe de cette œuvre : elle parle d'une terre marquée par des drames absolus, mais elle n'arrive jamais à installer une vraie tension narrative pour captiver le spectateur.
Note : 5/10. En bref, Le Pays d’Arto reste une proposition sincère. L'intention de faire découvrir l'Arménie par les yeux d'une occidentale est louable, les images sont belles et le duo d'actrices fonctionne bien. Mais le scénario s'essouffle et la promesse initiale se perd en route. Plus proche du carnet de voyage mémoriel que du grand drame poignant, cette première fiction touche par moments, instruit souvent, mais rate le coche de l'émotion pure. Une découverte intéressante, mais un film qui manque un peu de cinéma.
Sorti le 31 décembre 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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