Critique Ciné : Girl (2026)

Critique Ciné : Girl (2026)

Girl // De Shu Qi. Avec Roy Chiu, Esther Liu et Yu-Fei Lai.

 

On connaît surtout Shu Qi pour son charisme envoûtant devant la caméra de Hou Hsiao-hsien, notamment dans Millennium Mambo ou The Assassin. Cette fois, l'actrice passe de l'autre côté et signe son tout premier long-métrage en tant que réalisatrice avec Girl. En s'inspirant ouvertement de ses propres souvenirs de jeunesse, elle nous plonge dans le quotidien étouffant d'une adolescente qui grandit au milieu des engueulades et de la peur. Le décor s'installe dans le Taïwan de 1988, à une époque où la rigidité patriarcale pesait lourdement sur la vie de tous les jours. Le résultat final affiche une vraie sincérité. 

 

Taïwan, 1988. Hsiao-lee, une jeune adolescente timide, peine à trouver sa place au sein de sa famille dysfonctionnelle. Elle voit sa vie bouleversée par sa rencontre avec Li-li, une jeune fille vive et insouciante qui lui permet de s’évader de son quotidien. Mais lorsque le passé douloureux de sa mère ressurgit, d’anciennes blessures refont surface. Partagée entre un lourd héritage familial et son ardent désir de liberté, Hsiao-lee doit trouver sa propre voie.

 

Même si ce premier essai n'échappe pas à quelques longueurs ou maladresses d'écriture, il s'en dégage une sensibilité brute qui finit par faire mouche. L'histoire s'attache à Hsiao-lee, une jeune fille très réservée qui vit entassée dans un logement modeste avec sa mère, sa petite sœur et un beau-père alcoolique. Chez eux, la violence n'est pas un événement d'exception, c'est le fond sonore de la maison. Les cris d'homme répétés et la peur permanente finissent par s'installer dans le quotidien comme une seconde nature. Ce qui frappe rapidement, c'est la retenue du regard de Shu Qi. La réalisatrice évite le piège des grands effets dramatiques ou des scènes de coups étalées à l'excès. Elle choisit plutôt de montrer l'usure invisible : la manière dont une gamine s'éteint doucement pour ne pas se faire remarquer. 

 

La caméra s'attarde sur les regards fuyants, les silences pesants entre deux disputes et ces petits gestes d'évitement qui deviennent des réflexes de survie. Hsiao-lee a tellement intégré cet environnement toxique qu'elle ne réagit même plus vraiment. Pour elle, cette insécurité permanente est tout simplement la norme. Elle vit renfermée sur elle-même, incapable de tisser des liens avec l'extérieur, convaincue au fond que le monde fonctionne ainsi partout. L'équilibre vacille lorsqu'une nouvelle élève, Li-li, arrive dans sa classe. Tout l'oppose à Hsiao-lee. Elle est vive, curieuse, un peu insolente et surtout libre dans sa façon d'interagir avec les autres. Son arrivée apporte une vraie bouffée d'air dans un récit qui risquait parfois de trop s'enfermer dans sa propre noirceur.

 

Leur amitié naissante devient vite le moteur émotionnel du film. À travers le regard de cette copine d'école, Hsiao-lee comprend enfin que son quotidien n'a rien de normal. Ce n'est pas tant une fuite qu'un électrochoc : il faut parfois apercevoir un autre mode de vie pour réaliser à quel point le sien est abîmé. Le film traduit cette prise de conscience avec beaucoup de finesse, sans jamais appuyer le propos. En parallèle, le scénario s'intéresse à la mère de famille. Loin d'être peinte comme une complice méchante ou indifférente, elle apparaît comme une femme dépassée, piégée dans sa propre résignation. Sa difficulté à protéger ses filles ne vient pas d'un manque d'amour, mais de ses propres casseroles et d'un schéma de soumission qu'elle trimballe depuis longtemps. 

 

Le film montre bien cette chaîne invisible où la violence et la peur se transmettent d'une génération à l'autre sans que personne n'arrive à couper le fil. Sur le plan visuel, Girl a une identité forte. La lumière chaude, presque moite, retransmet bien la pesanteur des quartiers populaires de Keelung à la fin des années 80. La reconstitution des décors et des ruelles donne une vraie texture à l'ensemble, parfois proche du documentaire. Shu Qi distille aussi quelques symboles tout au long du film. Les oiseaux en cage, les toiles d'araignée ou la traversée de vieux passages métalliques reviennent régulièrement pour souligner le sentiment d'enfermement. Ça fonctionne plutôt bien et ça apporte une touche de poésie discrète au milieu d'un cadre très réaliste.

 

Du côté du casting, la jeune Bai Xiao-Ying livre une prestation remarquable. Tout passe dans ses yeux et dans ses postures crispées, sans qu'elle ait besoin d'en faire des tonnes. Sa complicité avec Lin Pin-Tung (qui joue Li-li) amène des moments de répit très bienvenus. Cela dit, le film tire parfois en longueur. En dépassant la barre des deux heures, le récit tend à répéter les mêmes situations sentimentales ou familiales sans vraiment faire avancer l'intrigue. Le beau-père, de son côté, cumule un peu trop tous les défauts possibles (violent, poivrot, fainéant) et finit par ressembler à un cliché du tyran domestique plus qu'à un vrai personnage construit. 

 

Note : 6/10. En bref, malgré des hésitations dans le rythme et un montage parfois décousu, Girl reste une première œuvre touchante. Shu Qi aborde les blessures de l'enfance avec pudeur et sans voyeurisme. On retient surtout la justesse des comédiennes et cette atmosphère nostalgique un brin étouffante. Un coup d'essai imparfait, mais qui prouve que l'actrice a une vraie voix à faire entendre en tant que réalisatrice.

Sorti le 5 août 2026 au cinéma

 

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