7 Août 2026
Las Corrientes // De Milagros Mumenthaler. Avec Isabel Aimé Gonzalez Sola, Esteban Bigliardi et Claudia Sanchez.
Avec Las Corrientes, la réalisatrice suisse-argentine Milagros Mumenthaler propose un drame psychologique qui interpelle dès ses premières minutes, avant d'installer une ambiance nettement plus contemplative. Porté par une mise en scène soignée et une photographie remarquable, le film cherche moins à dérouler une intrigue classique qu'à traduire un état d'esprit intérieur. Une ambition intéressante, même si la démarche finit par créer une distance qui m'a empêché de m'attacher vraiment à son personnage principal. L'ouverture est pourtant particulièrement réussie. Lina, une styliste argentine reconnue, se rend en Suisse pour recevoir une distinction prestigieuse.
Lina, 34 ans est une styliste argentine au sommet de sa carrière. En Suisse pour recevoir un prix prestigieux, elle se jette sans raison apparente dans un fleuve. De retour à Buenos Aires, elle garde le silence sur cet épisode. Pourtant, de façon presque imperceptible, quelque chose en elle a changé. Une peur de l’eau s’installe, insidieuse, et finit par paralyser son quotidien. Peu à peu, ce bouleversement intérieur fait remonter à la surface un passé qu’elle croyait à jamais enfoui.
Quelques instants plus tard, un geste aussi imprévu qu'inexplicable vient casser cette belle trajectoire professionnelle. Sans donner de réponse immédiate, le récit installe un mystère captivant. Cette entrée en matière laissait imaginer une plongée psychologique passionnante où chaque détail finirait par faire sens. Malheureusement, le film ne tient pas tout à fait cette promesse sur la durée. De retour à Buenos Aires, Lina retrouve son mari, sa fille et son quotidien. Sauf que quelque chose s'est cassé. Elle se ferme, parle de moins en moins et développe une peur panique de l'eau qui vient compliquer les gestes les plus ordinaires. Dès lors, Las Corrientes se concentre presque exclusivement sur cette lente glissade intérieure.
Le vrai sujet du film n'est pas tant la dépression en elle-même, mais la manière dont elle modifie petit à petit le rapport au monde et aux autres. Milagros Mumenthaler refuse d'ailleurs les explications faciles. Pas de diagnostic posé au scalpel, pas de grand traumatisme raconté en détail. Lina demeure une figure volontairement insaisissable. Son mal-être s'exprime à travers ses silences, son attitude étrange et son incapacité évidente à reprendre une vie normale. C'est un choix de mise en scène qui a sa propre cohérence. La cinéaste préfère suggérer plutôt que d'imposer des réponses, laissant à chacun la liberté de se faire sa propre idée. Si la démarche a du charme, elle devient aussi un brin frustrante au fil des minutes.
En gardant constamment ses distances, le scénario entretient un flou qui m'a parfois empêché de capter les véritables enjeux émotionnels. J'ai souvent eu l'impression que la caméra tournoyait autour du personnage sans jamais réussir à l'approcher vraiment. Les scènes s'enchaînent en rejouant la même partition : le vide, l'épuisement, l'isolement. Lina paraît figée dans un blocage intérieur dont on peine à percevoir l'évolution. À la longue, ces répétitions finissent par peser sur le rythme global de l'histoire. C'est d'ailleurs le principal défaut de Las Corrientes. Après un démarrage qui posait de superbes bases, le récit perd progressivement son souffle. Plusieurs séquences, pourtant magnifiques sur le plan formel, semblent exister davantage pour le plaisir de composer une atmosphère que pour faire avancer les choses.
Cette volonté de privilégier la sensation pure au détriment de la narration ravira sans doute les adeptes de cinéma contemplatif, mais elle risque aussi de laisser une partie du public au bord de la route. En revanche, la qualité du travail visuel est indiscutable. Chaque plan paraît pensé au millimètre. Buenos Aires y devient un personnage à part entière, filmée avec une grande élégance, parfois vibrante, parfois presque irréelle. Le travail sur les lumières, les teintes et la fixité de la caméra installe une sensation permanente de flottement qui colle parfaitement au malaise de Lina. Sur ce plan, la recherche esthétique tape souvent juste. Certaines scènes muettes possèdent une véritable force visuelle.
La caméra prend le temps d'observer les visages, d'occuper les espaces et d'explorer les corps, laissant monter l'émotion sans jamais la souligner lourdement. Même lorsque l'écriture me semblait flotter, la mise en scène conservait une réelle personnalité. L'interprétation d'Isabel Aimé González-Sola participe largement à cette réussite. L'actrice porte une grande partie du métrage sur ses épaules. Son visage exprime constamment des sentiments contradictoires, entre vulnérabilité, fatigue et inquiétude. Sans accumuler les grands dialogues, elle parvient à traduire toutes les nuances du trouble qui habite son personnage. Même quand Lina devient difficile à suivre, son jeu garde une vraie intensité. En comparaison, les personnages secondaires souffrent d'un développement nettement plus limité.
Le mari, la fille ou les proches gravitent autour de Lina sans jamais exister par eux-mêmes. Leurs relations restent floues, comme si tout l'univers du film devait se dissoudre dans le regard altéré de son héroïne. Ce choix renforce le sentiment de solitude, mais il prive aussi le récit d'un supplément d'âme et de conflits plus incarnés. Les nombreuses scènes proches du rêve accentuent encore ce sentiment. Milagros Mumenthaler brouille régulièrement la frontière entre la réalité, les souvenirs et les délires visuels. Si certaines images possèdent une belle puissance poétique, d'autres paraissent un peu trop énigmatiques. Par moments, cette accumulation de métaphores m'a plutôt poussé dehors au lieu de m'immerger davantage.
Pour autant, Las Corrientes n'est pas un film dénué d'intérêt. Son regard sur le basculement psychologique évite les clichés habituels. Au lieu de nous servir une trajectoire linéaire avec une explication clé en main, il montre comment un malaise profond peut s'infiltrer partout, y compris dans une vie en apparence stable et rangée. C'est sûrement la proposition la plus intrigante du film. Mais pour que le voyage prenne toute sa dimension, j'aurais aimé un récit plus incarné.
Note : 4.5/10. En bref, Las Corrientes s'avère aussi fascinant que frustrant. Milagros Mumenthaler livre le portrait d'une femme perdue dans sa propre existence, porté par une mise en scène soignée et une interprétation très habitée d'Isabel Aimé González-Sola. Mais à force de privilégier le symbole, le silence et le mystère, le film peine à maintenir un vrai lien émotionnel. Cela reste une expérience sensorielle singulière pour les amateurs de cinéma d'ambiance, mais qui risque d'en laisser plus d'un à distance face à ce récit volontairement insaisissable.
Sorti le 18 mars 2026 au cinéma - Disponible en VOD
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