The Shards (Saison 1, épisode 1) : quand Ryan Murphy s'attaque au monument Bret Easton Ellis

The Shards (Saison 1, épisode 1) : quand Ryan Murphy s'attaque au monument Bret Easton Ellis

Voir Ryan Murphy adapter Bret Easton Ellis avait de quoi laisser perplexe. D’un côté, le showrunner star de Netflix, souvent adepte du visuel tapageur et du drame survolté. De l’autre, l’auteur d’American Psycho et de Moins que zéro, maître absolu du cynisme glacé et des façades dorées qui volent en éclats. Sur le papier, le mariage ressemblait presque à un coup de dés. Et pourtant, ce tout premier épisode de The Shards prouve très vite que les deux hommes partagent une même fascination pour les apparences trompeuses, la névrose bourgeoise et cette violence sourde qui s'infiltre sans crier gare dans le quotidien.

 

Dans le Los Angeles flamboyant des années 1980, Bret est un apprenti écrivain et lycéen observateur dans un établissement d'élite. Lui et son cercle d'amis glamour sont confrontés aux questions d’identité, de sexualité, de jalousie, d’obsession et autres dangers de l'adolescence. Leur monde privilégié, fait de richesse, de fêtes et d'excès, commence à se fissurer avec l'arrivée de Robert Mallory, un nouvel élève mystérieux et charismatique. Son arrivée coïncide avec la terreur semée par Le Chalutier ("The Trawler" en VO), un tueur en série qui s'en prend aux adolescents de la ville.

Ce pilote fait le choix audacieux de prendre son temps. Pas d'explosion toutes les cinq minutes, pas de cliffhanger artificiel pour maintenir l'attention à tout prix. La série préfère poser son décor, installer un malaise poisseux et poser une à une les pièces d'un puzzle psychologique particulièrement tordu. Une approche qui pourra sembler lente aux plus pressés, mais qui colle finalement à merveille à la plume de Bret Easton Ellis. L’histoire s’ouvre en 1981 à travers la voix de Bret, désormais adulte. Passionné de littérature et aspirant écrivain, il replonge dans ses souvenirs de lycée, évoquant au passage sa découverte de The Shining au cinéma. 

 

Ce qui aurait pu être un simple détail nostalgique devient rapidement le point de départ d'une véritable fixation après une rencontre anodine. D’emblée, le récit nous prévient : la mémoire de notre narrateur est troublée, subjective, et il va falloir se méfier de tout ce qu’il nous raconte. Pendant ce temps, un vent de panique souffle sur Los Angeles. Un tueur en série s'en prend à de jeunes femmes avec un mode opératoire dérangeant. Mais si vous vous attendez à une enquête policière classique, vous faites fausse route. La menace reste sagement au second plan. Elle plane au-dessus des personnages comme une ombre menaçante, injectant une tension constante dans des scènes en apparence très ordinaires.

Le vrai cœur de cette première heure, c'est Bret et sa bande de potes. Élèves dans un lycée privé ultra-huppé, ces gosses de riches évoluent dans un monde où les voitures de luxe, l'argent facile et le regard des autres dictent chaque interaction. Mais sous le vernis brillant, le tableau est bien plus sombre. On découvre une jeunesse totalement paumée, anesthésiée, incapable d'exprimer la moindre émotion sincère. Bret résume parfaitement cette schizophrénie. En couple officiel avec la populaire Debbie, il nourrit des désirs beaucoup plus sombres et flous envers d'autres membres de son groupe, notamment Susan, mais aussi plusieurs garçons qu'il fréquente en secret. La série traite cette quête identitaire avec retenue. 

 

Ce n'est pas un simple drame d'adolescents pour créer du scandale, c'est surtout le portrait d'un type tiraillé en permanence entre ce qu'il ressent vraiment et le rôle qu'il s'oblige à jouer en public. L'arrivée d'un nouvel élève, Robert Mallory, vient faire tout exploser. Bret est intimement persuadé de l'avoir déjà croisé quelques mois plus tôt. Le problème ? Robert assure le contraire avec un calme désarmant. Il n'en faut pas plus pour plonger Bret dans une méfiance maladive. Toute la force de ce début de saison repose sur ce doute. Bret est-il un observateur hyper lucide qui voit à travers le jeu d'un sociopathe, ou est-il simplement en train de péter un câble en laissant sa paranoïa prendre le dessus ? 

Chaque face-à-face entre les deux garçons est un petit bras de fer psychologique qui fait grimper la pression à petit feu. Ceux qui redoutaient les excès habituels de Ryan Murphy vont être surpris. Le réalisateur fait preuve d'une sobriété bienvenue. La mise en scène s'attarde sur les regards, les silences pesants, le non-dit. On prend le temps de laisser respirer les plans plutôt que de chercher à choquer gratuitement. Visuellement, c'est un sans-faute. La reconstitution du Los Angeles du début des années 80 est sublime sans jamais tomber dans le piège de la caricature rétro. La lumière, les costumes, le grain de l'image... Tout dégage une élégance froide qui contraste à merveille avec la noirceur du propos. On notera aussi la présence importante de la voix off. 

 

Bret commente son passé avec le recul des années, ce qui nous immerge complètement dans sa tête, même si le procédé s'avère parfois un poil trop bavard là où la caméra aurait pu suffire. Ce premier épisode demande un brin de patience, c'est un fait. Si vous cherchez un thriller survitaminé qui enchaîne les révélations, vous risquez de rester sur votre faim. En revanche, si vous aimez les séries qui prennent le temps de créer une vraie atmosphère et d'épaissir leurs personnages, la proposition est particulièrement séduisante. 

 

Note : 7/10. En bref, Ryan Murphy réussit son pari en restant fidèle à la noirceur poisseuse du roman d'origine tout en y apportant sa touche visuelle très léchée. On sort de ce pilote intrigué, séduit par l'ambiance et très curieux de voir jusqu'où cette histoire d'obsession, d'illusions et de secrets va nous emmener. Une introduction solide qui pose de très bonnes bases pour la suite.

Disponible sur Disney+

 

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