30 Septembre 2026
Les éléphants dans la brume // De Abinash Bikram Shah. Avec Pushpa Thing Lama, Deepika Yadav et Jasmin Bishwokarma.
Pour son tout premier long-métrage, le réalisateur népalais Abinash Bikram Shah nous embarque avec Les Éléphants dans la brume dans le sud du pays, au cœur d'une communauté Kinnar. C'est un monde que je ne connaissais pas du tout avant d'entrer dans la salle, et il devient très vite le moteur principal du film. Au bord d'une forêt tropicale, un groupe de femmes transgenres vit en autarcie. Elles ont leurs règles, leur spiritualité, et doivent composer avec le regard pas toujours bienveillant des habitants du coin. Tout bascule le jour où l'une d'entre elles disparaît sans laisser de trace. Ce qui ressemblait au départ à un portrait presque documentaire glisse alors doucement vers le thriller.
Dans un village népalais niché au cœur d’une forêt peuplée d’éléphants sauvages vit une communauté kinnar aussi vénérée que crainte pour ses pouvoirs de bénédiction et de malédiction. Pirati, l'une des mères de la communauté, rêve de s’échapper avec l’homme qu’elle aime. Mais lorsqu’une de ses filles disparaît, elle se doit mener l'enquête et choisir entre son désir de liberté et ses responsabilités envers sa communauté.
C'est précisément ce grand écart entre les genres qui fait toute la force du long-métrage. Le film prend vraiment le temps de poser ses bases. Il montre le quotidien des Kinnars sans jamais tomber dans le piège de l'exotisme de carte postale. On découvre leur organisation, structurée autour du guru, une figure spirituelle qui orchestre une forme de vie familiale bien particulière. On y trouve des « filles » et des figures maternelles qui veillent sur le groupe. Au centre de cet équilibre se trouve Pirati, jouée par Pushpa Thing Lama. Son rôle est d'encadrer plusieurs jeunes femmes, dont Apsara, la fille qui va disparaître. La relation entre ces deux personnages apporte une belle touche d'intimité au récit.
Pirati est loin d'être un simple bloc de bienveillance ou une matriarche figée. C'est une femme traversée par des doutes, des envies d'ailleurs et un besoin viscéral d'émancipation. Sa situation personnelle vient d'ailleurs compliquer son engagement auprès des siennes. Elle vit une histoire d'amour clandestine avec un musicien du coin, ce qui va directement à l'encontre des règles de la communauté, où les relations amoureuses restent proscrites. Pirati se retrouve coincée entre sa loyauté envers son groupe et ses propres désirs. Le film pose alors des questions très justes sur ce qu'on accepte de sacrifier pour sa famille d'adoption.
Ce qui m'a aussi marqué, c'est la façon dont le scénario aborde la cohabitation avec le reste du village. Les Kinnars ne sont ni totalement rejetées, ni vraiment intégrées. On les appelle pour des cérémonies, on leur prête des pouvoirs de bénédiction, ce qui leur donne un statut presque sacré par moments. Mais cette acceptation reste précaire. Il suffit d'un imprévu pour que la méfiance et l'hostilité refassent surface. Le film décrit très bien cette tolérance de façade, qui saute dès que les normes sociales sont bousculées. La disparition d'Apsara vient évidemment faire tout exploser. Côté rythme, la première partie prend son temps. La caméra observe, capte les gestes du quotidien, les rituels, l'ambiance.
C'est contemplatif, parfois un peu lent, et je peux comprendre que certains spectateurs trouvent le temps long au début. Le film ne cherche pas à distribuer des décharges d'adrénaline d'entrée de jeu. Mais une fois l'enquête lancée pour retrouver Apsara, la mécanique change. Une vraie tension s'installe. On quitte la chronique sociale pour entrer dans une atmosphère beaucoup plus poisseuse et menaçante. Le basculement est amené de manière très fluide. Abinash Bikram Shah réussit à faire évoluer son récit vers le thriller, puis vers quelque chose de plus étrange, presque fantastique, sans jamais perdre le fil. Et puis, il y a la forêt et ses fameux éléphants. Le décor naturel joue un rôle crucial.
La jungle n'est pas juste un fond vert, c'est une présence lourde, une frontière opaque et une menace permanente. Des éléphants sauvages rôdent la nuit, capables de détruire les récoltes et de fondre sur les habitations. Le réalisateur exploite à merveille cette menace physique pour lui donner une portée symbolique. Entre la brume omniprésente, les jeux de lumière dans l'obscurité et le danger tapi sous les arbres, l'ambiance devient moite et oppressante. La photographie joue sur des contrastes forts, avec des visuels sombres traversés par les couleurs vives des saris. La musique vient accentuer ce malaise, même si elle en fait parfois un peu trop pour appuyer l'angoisse.
Sans rien dévoiler du final, c'est vraiment le dernier acte qui fait basculer le film dans une autre dimension. Après un déroulé plutôt sobre et réaliste, la conclusion prend un virage radical, beaucoup plus spectaculaire et déroutant. Ce changement de ton peut surprendre, mais il rééclaire toute l'histoire sous un jour nouveau. C'est cette dernière impression, ce sentiment d'étrangeté totale, qui m'a accompagné longtemps après être sorti de la salle.
Note : 8/10. En bref, Les Éléphants dans la brume est une très belle découverte. Le sujet est rare au cinéma, et le traitement évite tous les pièges du voyeurisme. L'interprétation de Pushpa Thing Lama est impeccable de retenue et d'intensité. Malgré quelques longueurs inhérentes à son rythme posé, le film séduit par sa capacité à mélanger les genres, passant du drame au thriller avec une touche de réalisme magique. Une œuvre singulière, parfois déroutante, mais qui marque durablement.
Sorti le 23 septembre 2026 au cinéma
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