20 Mai 2025
La première saison de Cimetière Indien propose une plongée radicale dans une fiction à double temporalité, aux antipodes des séries policières classiques. Sur huit épisodes, l’histoire se construit comme un puzzle lentement révélé, tout en s’ancrant dans un contexte social et historique rarement abordé aussi frontalement à la télévision française. Ce n’est pas tant une série à suspense qu’un voyage dans les tréfonds de la mémoire, celle des hommes, des lieux et d’une époque qui n’est peut-être pas aussi révolue qu’elle le devrait. L’intrigue s’ouvre dans les années 90, dans une petite commune en bordure de l’étang de Berre. Ce n’est ni tout à fait la campagne ni vraiment la ville, mais un entre-deux où l’oubli semble avoir trouvé refuge.
Un meurtre violent secoue alors la communauté : celui d’un imam, retrouvé assassiné dans sa mosquée. La mise en scène du crime, dérangeante, donne immédiatement le ton. Pas de complaisance dans le regard porté sur la violence, mais une frontalité qui place d’emblée le spectateur dans l’inconfort. Ce premier épisode, abrupt et presque hermétique, peut désarçonner. L’alternance de temporalités, la densité des informations, la complexité des personnages… rien ne semble fait pour faciliter l’entrée dans l’univers de la série. Mais à mesure que l’histoire progresse, un basculement s’opère. Ce qui paraissait confus prend forme, et le désordre initial laisse place à une construction maîtrisée.
Les pièces s’imbriquent peu à peu, les protagonistes révèlent leurs failles, et la tension narrative trouve son équilibre dans cette lente montée en intensité. Vingt-cinq ans plus tard, le meurtre d’un élu local rouvre de vieilles plaies. Cette fois, le passé semble rattraper ceux qui ont choisi de l’enfouir. Le lien entre les deux affaires n’est jamais imposé de façon grossière. Il se tisse subtilement à travers les souvenirs, les silences et les regards. Le retour de Lidia, ancienne enquêtrice devenue préfète, agit comme un révélateur. Celle qui était jadis animée par une foi inébranlable en la justice est désormais plus opaque, marquée par les compromis du pouvoir.
Ce jeu d’aller-retour entre 1995 et aujourd’hui ne sert pas uniquement le suspense. Il permet surtout de dresser un constat amer : certaines blessures ne cicatrisent pas avec le temps, elles se transmettent. Ce n’est pas tant une affaire policière qu’une mise en abîme de ce que la société française a parfois refusé d’affronter : la mémoire de la guerre d’Algérie, le racisme institutionnalisé, la relégation territoriale, l’échec d’une promesse républicaine faite à des générations entières. L’approche narrative choisie n’a rien d’explicite ou de démonstratif. Il n’est jamais question de discours, encore moins de leçons. Le regard posé sur les personnages reste nuancé, souvent ambivalent.
La figure du gendarme Jean en est l’exemple le plus frappant. Silencieux, bourru, parfois difficile à cerner, il incarne une génération coincée entre fidélité à des valeurs dépassées et incapacité à assumer ce qu’elles ont engendré. En face, Lidia offre un contrepoint plus tranché, mais tout aussi complexe. Son évolution personnelle, entre idéal et désillusion, reflète un tiraillement intérieur qu’on retrouve chez nombre de personnages secondaires. Cette richesse dans l’écriture se traduit aussi par une galerie de rôles secondaires d’une grande densité. Chacun, même dans les marges du récit, semble exister par-delà sa fonction dans l’intrigue.
Il y a ceux qu’on croit comprendre et qui dévient, ceux qu’on méprise trop vite, ceux dont la trajectoire reste floue mais dont le regard pèse. C’est peut-être dans ces instants suspendus, ces silences prolongés, que la série atteint sa plus grande justesse. Visuellement, Cimetière Indien développe une esthétique immédiatement reconnaissable. Le travail sur la lumière, les couleurs et la texture des images crée un sentiment d’étrangeté presque hypnotique. Le Sud, ici, n’a rien de solaire ou de touristique. Il pèse, il brûle, il écrase. Les zones périurbaines filmées dégagent une forme d’abandon qui participe au malaise général. Ce choix de décor, rarement représenté à l’écran, contribue fortement à la singularité du projet.
Il n’est pas seulement question de situer l’action géographiquement, mais de construire un univers où les tensions sociales sont palpables. À cela s’ajoute une bande sonore discrète mais essentielle. Le travail musical accompagne les ambiances sans jamais les souligner de manière trop appuyée. Quelques notes suffisent à instaurer une atmosphère, à prolonger l’émotion d’une scène ou à faire résonner l’invisible. Une présence sonore qui rappelle certains thrillers américains, tout en gardant une identité propre. Si Cimetière Indien s’inscrit dans le genre du polar, elle le fait avec une certaine distance vis-à-vis de ses conventions.
L’enquête n’est pas ici un prétexte à rebondissements spectaculaires, mais une voie d’accès vers quelque chose de plus intime : la vérité d’un lieu, d’une époque, d’un passé non digéré. Le récit prend le temps de s’installer, quitte à perdre ceux qui attendent une montée en tension plus classique. C’est un choix assumé, parfois risqué, mais cohérent. Certains aspects du scénario peuvent néanmoins prêter à discussion. La surcharge de certaines intrigues secondaires, l’insistance sur des motifs parfois déjà vus, ou encore quelques dialogues trop explicatifs peuvent ralentir la dynamique générale.
Des faiblesses qui, si elles existent, ne compromettent pas l’ensemble mais rappellent que l’ambition de la série dépasse parfois ses moyens narratifs. Le casting contribue largement à l’impact de la série. Mouna Soualem, dans le rôle de Lidia, livre une performance tout en retenue. Elle ne cherche jamais l’emphase, mais imprime sa présence à chaque apparition. La Lidia des années 90 et celle d’aujourd’hui n’ont pas le même visage, pas le même regard. C’est dans cette transformation, fine et progressive, que réside la réussite de son interprétation. Olivier Rabourdin, dans un rôle plus silencieux, impose une forme de sagesse désabusée. Un personnage qui semble porter un poids invisible, et qui finit par incarner à lui seul toute une époque.
Quant à Idir Azougli, il livre une prestation d’une intensité brute. Il incarne un personnage marginal, presque mutique, dont la trajectoire bouleversée renvoie aux failles d’une société qui ne sait pas toujours quoi faire de ceux qu’elle ne comprend pas. Si l’ensemble est globalement solide, certaines performances sont plus inégales. Quelques rôles secondaires manquent de justesse ou tombent dans une caricature légère. Rien de rédhibitoire, mais cela crée parfois un déséquilibre perceptible. Au-delà de son intrigue policière, la série interroge ce qui reste d’une mémoire souvent occultée. La guerre d’Algérie, loin d’être un simple contexte, infuse chaque ligne du récit.
Les fantômes du passé circulent dans les couloirs des institutions, dans les rues désertes, dans les gestes d’une génération qui n’a jamais fait la paix avec elle-même. La série ne cherche pas à faire l’histoire, mais à en montrer les traces, les cicatrices, les non-dits. Cette tension entre oubli et transmission traverse chaque épisode. Il n’y a pas de jugement posé, mais une observation constante, presque clinique. Le passé revient non pas comme un règlement de comptes, mais comme une nécessité. Ce retour ne se fait pas sans douleur, mais sans lui, rien ne peut vraiment s’apaiser. Ce qui reste après avoir vu Cimetière Indien, c’est moins l’histoire que l’ambiance. Cette sensation d’avoir traversé un territoire à la fois familier et étranger.
Le sentiment d’avoir approché quelque chose de vrai, même si tout est fiction. C’est aussi la conscience qu’en creusant un peu, certains silences parlent plus fort que les cris. La série laisse une empreinte durable. Pas parce qu’elle cherche à choquer ou à briller, mais parce qu’elle touche à quelque chose d’intime. Le rapport à la filiation, au territoire, à l’identité. Rien n’est simple, rien n’est figé. Les personnages, à l’image de leur époque, sont en mouvement, parfois malgré eux. Cimetière Indien n’est pas une série conçue pour plaire à tout prix. Elle dérange, elle prend des détours, elle laisse volontairement des zones d’ombre.
Elle n’offre ni conclusion morale ni vérité toute faite. C’est justement ce qui en fait un objet singulier. Un polar, certes, mais traversé par des questionnements profonds, parfois inconfortables, souvent pertinents. Elle ne prétend pas réconcilier, ni résoudre les conflits qu’elle met en scène. Elle propose un regard. Libre à chacun de s’en saisir.
Note : 8/10. En bref, un polar sombre qui laisse une empreinte durable après le visionnage. Une belle réussite se rapprochant des polars corses de ces dernières années au cinéma.
Disponible sur myCanal
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