Critique Ciné : Good One (2024)

Critique Ciné : Good One (2024)

Good One // De India Donaldson. Avec Lily Collias, James LeGros et Danny McCarthy.

 

Dans l’aridité souvent revendiquée du cinéma indépendant américain, Good One avance sur la pointe des pieds. Le premier long-métrage d’India Donaldson semble au premier abord se fondre dans un paysage déjà bien balisé : celui du drame intimiste filmé au cœur de la nature, avec dialogues elliptiques et tension contenue. Et pourtant, malgré ses silences, ses lenteurs et ses hésitations, le film dessine quelque chose d’authentique, d’inconfortable parfois, et même d'assez personnel. L’histoire est réduite à son plus simple appareil : une adolescente de 17 ans, Sam, accepte de partir pour une randonnée de trois jours avec son père, Chris, et le meilleur ami de ce dernier, Matt. 

 

Sam, 17 ans, préférerait passer le week-end avec ses amis, mais elle accepte de rejoindre son père Chris, dans la région des montagnes Catskills de l’Etat de New York. Un endroit paradisiaque où Matt, l’ami de toujours de Chris, est hélas également convié.

 

Un garçon devait les accompagner — le fils de Matt — mais celui-ci a finalement décliné l’invitation. Ce changement de programme crée un trio légèrement bancal. Ce genre de déséquilibre, en apparence anodin, devient vite le moteur discret du film. Il serait tentant de dire qu’il ne se passe rien dans Good One, et ce ne serait pas tout à fait faux. Le film repose entièrement sur la dynamique du trio, sur les conversations parfois anodines, parfois plus tendues, qui surgissent entre deux haltes. Le rythme épouse celui de la marche : lent, régulier, souvent contemplatif. Certains y verront une forme de vacuité, d'autres y liront un effort de justesse. Tout dépend de la manière dont on aborde le récit.

 

Ce qui frappe, c’est à quel point le silence devient un langage à part entière. Sam parle peu. Elle observe. Elle écoute. Et la mise en scène s’aligne sur elle. Le regard qu’elle porte sur son père, sur Matt, sur les moments d’intimité ou d’agacement entre ces deux hommes, prend progressivement toute la place. À travers ses yeux, le spectateur est invité à comprendre les sous-entendus, les failles, les regrets tus. Filmer une randonnée comme un huis clos émotionnel est une idée intéressante, encore fallait-il la traiter sans lourdeur. Le décor naturel des montagnes de Catskills — peu connu du grand public — offre un écrin paisible à ce cheminement intérieur. 

 

Les paysages ne sont jamais utilisés comme simples fonds de carte postale. Ils deviennent le prolongement de l’état d’âme des personnages : parfois ouverts, parfois oppressants. Les dialogues, eux, avancent à tâtons. Chris et Matt, tous deux divorcés, évoquent par bribes leurs échecs, leurs insatisfactions, leurs nostalgies. Ce sont des échanges d’adultes qui tournent souvent autour de l’ego masculin, du ressentiment, du besoin de validation. Sam n’intervient presque jamais dans ces échanges, mais elle enregistre tout. Ce regard adolescent sur le monde adulte, souvent déceptif, constitue le cœur émotionnel du film. Il y a bien un événement, un léger basculement vers la fin. 

 

Pas de drame tonitruant, mais un moment d’inconfort, de remise en question. Le genre de scène qui, dans un autre film, serait traité comme un point de non-retour, mais ici, India Donaldson choisit la retenue. Elle ne force jamais l’émotion, quitte à en frustrer certains. Ce refus de la démonstration évite l’écueil du mélo, mais cela donne aussi le sentiment que le film reste à distance, qu’il effleure sans jamais vraiment plonger. L’ambiguïté domine. Certains comportements masculins flirtent avec un malaise diffus, sans que le film les condamne frontalement. C’est peut-être là sa plus grande subtilité : laisser le spectateur se forger sa propre lecture, sans imposer une morale. 

 

Mais cette approche peut aussi passer pour de la tiédeur, voire une absence de point de vue affirmé. Good One fonctionne aussi comme une chronique de la transition. Celle d’une fille sur le point de quitter l’adolescence. Celle d’un père qui voit s’éloigner un enfant devenu presque adulte. Et celle d’un ami, un peu à la marge, qui porte en silence le poids de ce qu’il n’a pas su transmettre à son propre fils. Ce trio offre un terrain fertile pour évoquer les tensions générationnelles, les malentendus entre sexes, l’usure des liens familiaux. Mais là encore, rien n’est vraiment explicité. Le film suggère plus qu’il ne démontre. Ce qui, selon la sensibilité du spectateur, peut être perçu comme de la finesse ou comme un refus d’assumer ses propres thèmes. 

 

Il est difficile de ne pas ressentir une certaine frustration devant ce choix constant de l’économie dramatique. À trop vouloir éviter l’effet, le film finit par se priver de relief. S’il faut retenir un visage, c’est celui de Lily Collias. Elle incarne Sam avec une précision remarquable. Peu expressive dans les mots, très présente dans le regard, elle donne au personnage une densité que le scénario n’offre pas toujours. Sa retenue, sa capacité à traduire l’inconfort ou la méfiance sans artifice, laissent entrevoir une actrice à suivre. Ce premier rôle est une vraie promesse. Face à elle, les deux comédiens adultes livrent des performances honnêtes, sans éclat. 

 

L’un des deux (celui incarnant Matt) frôle parfois la caricature du type un peu lourd, mais sans jamais tomber dans l’excès. Chris, le père, quant à lui, oscille entre attention sincère et maladresses affectives. L’ensemble est cohérent, mais ce sont les silences de Sam qui dominent le champ émotionnel. Le principal reproche à adresser à Good One reste son rythme. Le film dure à peine 90 minutes, mais certains passages donnent la sensation d’un temps suspendu, sans réel cap. L’absence de tension dramatique forte, conjuguée à un refus presque systématique de résolution, génère une impression d’inertie. Ce n’est pas un problème en soi si l’on accepte cette lenteur comme une posture narrative. 

 

Mais il faut alors que les dialogues ou les situations soient suffisamment saillants pour soutenir l’attention, ce qui n’est pas toujours le cas ici. India Donaldson signe une première œuvre personnelle, pudique, sans doute encore un peu fragile. La comparaison avec Kelly Reichardt — souvent évoquée — semble prématurée. Là où Reichardt parvient à inscrire ses récits minimalistes dans un tissu social plus dense, Donaldson reste focalisée sur l’intime, au risque d’un certain isolement thématique. Good One est un film qui demande au spectateur de se taire, d’écouter, de regarder. 

 

Il invite à la patience, à la nuance, à la lecture des non-dits. Cette proposition ne plaira pas à tout le monde. Certains y verront un exercice de style un peu vide. D'autres y trouveront une forme de vérité discrète, nichée dans les regards et les silences. Derrière la sobriété du dispositif, India Donaldson esquisse les contours d’un cinéma d’observation, délicat mais encore timide. Ce n’est pas un film mémorable, mais un film honnête. Et parfois, cela suffit.

 

Note : 6/10. En bref, un joli premier film auquel il manque parfois un peu de magie. Lily Collias est une belle découverte. 

Sorti le 13 novembre 2024 au cinéma - Disponible en VOD

 

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