28 Août 2025
Harvest // De Athina Rachel Tsangari. Avec Caleb Landry Jones, Harry Melling et Rosy McEwen.
Harvest, adapté du roman de Jim Crace et mis en scène par Athina Rachel Tsangari, est un film étrange. J’en suis sorti partagé, entre l’impression d’avoir assisté à une fresque visuellement splendide et celle d’avoir subi un récit étiré à l’excès, incapable de tenir la tension qu’il promettait. Dès les premières minutes, l’étrangeté s’impose. Walt, personnage central interprété par Caleb Landry Jones, surgit à l’écran, perdu dans une lande indéterminée, le corps couvert de crasse, hagard, presque animal. Cette entrée en matière brouille les pistes : est-ce un flashback, un flash-forward ou une simple vision symbolique ? Le doute demeure, et c’est sans doute voulu. Mais ce flou constant, qui au départ intrigue, finit aussi par fatiguer.
Walter Thirsk, citadin devenu fermier, Charles Kent, seigneur un peu perdu, et les paysans de son domaine, coulent tous une existence paisible aux confins d’un Eden luxuriant lorsque se profile la menace du monde extérieur. En sept jours hallucinés, les habitants de ce village sans nom vont assister à sa disparition.
Le film s’installe ensuite dans un village isolé, quelque part entre l’Écosse et l’Angleterre du XVIIe siècle, sans jamais préciser réellement l’époque. La communauté vit dans une harmonie fragile, travaillant la terre au rythme des saisons. Les gestes de la moisson, le filage, les semailles : tout respire un mode de vie ancestral, magnifiquement capté par une caméra qui caresse les paysages et s’attarde sur les corps au travail. Ces plans rappellent Brueghel l’Ancien, tant ils donnent l’impression de voir des tableaux paysans s’animer devant nous. Cet aspect contemplatif constitue sans doute la plus grande réussite de Harvest. Mais l’équilibre se brise brutalement.
Une nuit, une grange s’embrase, et les villageois désignent aussitôt des coupables parmi trois étrangers de passage. Deux hommes sont cloués au gibet, exposés à la vue de tous, tandis qu’une femme accusée de sorcellerie est abandonnée dans les bois. Cette violence arbitraire révèle le climat de peur qui règne dans la communauté, incapable de tolérer l’intrusion de l’autre. Dans le même temps, le maître des terres revient accompagné d’un cartographe noir, chargé de mesurer le domaine. Leur annonce est claire : la terre changera de main, et les habitants devront partir pour laisser place à l’élevage intensif des moutons. Derrière cette intrigue se dessine une réflexion sur la dépossession, la xénophobie et la brutalité des transformations sociales.
Le film parle du passé, mais son propos touche évidemment le présent. Les paysans de Harvest pourraient être ces communautés modernes expulsées par les logiques de marché, réduites au silence par des décisions qui les dépassent. L’ombre du capitalisme plane dans chaque plan, mais le récit choisit de ne pas l’expliciter, préférant maintenir une atmosphère de fable intemporelle. C’est là que mon expérience de spectateur s’est fissurée. Cette indétermination permanente m’a semblé au départ poétique, mais elle a fini par diluer l’enjeu dramatique. Les dialogues, trop modernes dans leur tournure, créent un décalage avec l’ambiance médiévale. Les personnages, au lieu d’incarner la douleur ou la résistance, paraissent souvent prisonniers d’une écriture mollassonne.
J’ai ressenti un manque de chair, comme si les figures humaines étaient là pour accompagner les paysages, mais rarement pour exister par elles-mêmes. La mise en scène, elle, oscille entre une beauté picturale et une lenteur étouffante. Athina Rachel Tsangari filme avec un soin extrême la lumière sur les champs, la texture des tissus ou la poussière qui s’élève dans l’air. Ce parti pris crée parfois un sentiment organique, presque sensoriel, qui m’a rappelé certains westerns contemplatifs. Mais à force d’étirer les scènes, le film se perd. Plus de deux heures de durée finissent par peser lourd, surtout quand les enjeux narratifs ne se révèlent qu’à mi-parcours.
L’incendie, les exécutions, la menace d’expropriation auraient dû constituer le cœur battant du récit ; or ils se dissolvent dans des digressions esthétiques, qui finissent par lasser. Ce qui frappe, c’est aussi la dimension chorale. La caméra suit tour à tour Walt, les paysans, les étrangers suppliciés, le maître et son cartographe. Ce choix aurait pu enrichir la fresque en donnant voix à une pluralité de regards, mais il contribue surtout à disperser l’attention. Au lieu de plonger profondément dans le destin d’un personnage, le film papillonne, et je me suis souvent senti à distance. La voix off, censée apporter une cohésion, alourdit encore plus l’ensemble, répétant ce que l’image montrait déjà.
Pour autant, je ne peux pas réduire Harvest à un échec. Certaines séquences dégagent une force indéniable : un champ de blé balayé par le vent, un cortège funéraire traversant le village, le contraste saisissant entre l’homme noir qui mesure la terre et la communauté qui le dévisage avec suspicion. Ces instants suspendus rappellent que le cinéma de Tsangari sait provoquer des images mémorables, presque mythologiques. Mais entre ces fulgurances, l’ennui s’installe. La dimension politique, elle, m’a semblé à la fois claire et bancale. Oui, Harvest parle d’expropriation, de peur de l’étranger, de la fragilité des communautés face à la modernité. Mais le traitement manque de mordant.
Les thèmes restent effleurés, comme si le film hésitait à choisir entre la parabole historique et la critique contemporaine. J’aurais aimé une approche plus tranchée, plus incarnée, qui aurait donné au récit sa pleine puissance. A la fin du film, j’ai eu le sentiment d’avoir traversé une expérience étrange, à la fois somptueuse et frustrante. Harvest m’a offert des images que je n’oublierai pas, mais m’a aussi infligé des longueurs qui m’ont paru interminables. La réalisatrice signe une œuvre singulière, presque hors du temps, mais qui peine à trouver son équilibre entre contemplation et narration. Il y a dans ce film un potentiel immense, celui d’un conte cruel sur la fin d’un monde paysan, balayé par les logiques économiques et par la peur de l’autre.
Mais ce potentiel se dilue dans une mise en scène trop soucieuse de ses effets esthétiques, pas assez attentive à la dramaturgie. Harvest ressemble à un tableau magnifique auquel il manquerait une histoire pour le faire vivre. Et c’est sans doute cela qui me laisse une impression mitigée : j’ai admiré la surface, mais je n’ai jamais vraiment été saisi par le fond.
Note : 5/10. En bref, Harvest m’a offert des images que je n’oublierai pas, mais m’a aussi infligé des longueurs qui m’ont paru interminables. La réalisatrice signe une œuvre singulière, presque hors du temps, mais qui peine à trouver son équilibre entre contemplation et narration.
Sorti le 16 avril 2025 au cinéma
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