Critique Ciné : Rosario (2026, Insomnia)

Critique Ciné : Rosario (2026, Insomnia)

Rosario // De Felipe Vargas. Avec Emeraude Toubia, José Zúñiga et David Dastmalchian.

 

Le cinéma d’horreur possède cette étrange faculté de réinventer sans cesse les mêmes archétypes. Possession, malédiction, transmission familiale, objets maudits… autant de motifs qui structurent encore aujourd’hui la majorité des films du genre. Rosario, dernier long-métrage de Felipe Vargas, s’inscrit pleinement dans cette lignée. Avec un budget confortable, une distribution solide et un cadre qui promettait une plongée angoissante dans les traditions occultes, le film avait toutes les cartes en main pour se distinguer. Pourtant, après la séance, le constat est mitigé : l’élégance formelle et le potentiel narratif se heurtent à un scénario maladroit, porté par une héroïne difficile à suivre.

 

Une courtière en bourse de Wall Street est obligée de passer la nuit avec le cadavre de sa grand-mère Griselda. Alors qu'elle attend l'ambulance et son père Oscar, des forces surnaturelles prennent possession de Griselda et commencent à attaquer Rosario.

 

Impossible de nier l’efficacité du travail visuel. La photographie est soignée, les jeux de clair-obscur installent une ambiance inquiétante dès les premières minutes et certaines séquences, étouffées par la pénombre, suscitent une tension sincère. La caméra de Vargas caresse les murs du vieil appartement de la grand-mère défunte, transformant cet espace clos en un véritable théâtre des apparitions. L’idée de confronter la modernité d’une jeune femme venue de Wall Street à l’héritage ésotérique de sa famille avait de quoi séduire. À cela s’ajoute un casting plutôt convaincant. Emeraude Toubia, dans le rôle-titre, impose une présence indéniable. Son jeu est énergique, parfois excessif, mais jamais fade. 

 

Les seconds rôles — qu’il s’agisse du père coincé par la tempête, du voisin ambigu ou du concierge — contribuent à épaissir le climat de suspicion. Même un court passage de David Dastmalchian apporte une touche singulière, bien que sa présence soit étrangement réduite. Le problème majeur du film réside dans son personnage principal. Rosario est présentée comme une investisseuse brillante, une femme d’affaires aguerrie. Pourtant, à l’écran, ses décisions traduisent tout l’inverse. Là où l’on attend une héroïne rationnelle, lucide face aux événements, on découvre une figure souvent naïve, parfois incohérente, dont les réactions brisent l’immersion. 

 

Toucher à répétition le corps de sa grand-mère décédée, s’aventurer dans des rituels qu’elle ne comprend pas, improviser des incantations en espagnol sans en maîtriser la langue… chaque choix de Rosario semble conçu pour précipiter la catastrophe. Rapidement, la compassion s’efface, laissant place à une forme d’exaspération. Dans un film d’horreur, la peur naît souvent de l’identification au protagoniste : or, ici, difficile d’éprouver de la crainte quand la logique de l’héroïne paraît sans cesse absente. Le film ambitionne de convoquer un imaginaire riche, en mêlant rites occultes et croyances héritées. Malheureusement, cette dimension culturelle reste esquissée. Quelques éléments de vaudou apparaissent, mais sans réelle profondeur. 

 

Le spectateur découvre un grimoire, quelques artefacts, une salle dissimulée… et c’est à peu près tout. Plutôt que d’explorer sérieusement cet héritage, Rosario semble cocher des cases, multipliant les clichés du cinéma d’épouvante contemporain. La frustration naît précisément de ce potentiel gâché. Avec un tel décor — une tempête de neige qui isole, un appartement transformé en huis clos, une héroïne forcée de veiller sur le cadavre de sa grand-mère — il y avait matière à développer une terreur psychologique, presque intime. Au lieu de cela, le récit enchaîne des séquences prévisibles : jumpscares téléphonés, créatures mal rendues et obscurité excessive qui empêche de distinguer les détails. 

 

L’obscurité est censée effrayer, mais ici elle cache surtout un manque d’inventivité. Le premier acte laisse espérer un film maîtrisé : mise en place claire, tension progressive, atmosphère funèbre. Puis, au fil du récit, la structure se délite. Le deuxième acte s’éternise dans une répétition de manifestations surnaturelles qui perdent de leur impact. L’héroïne sort de l’appartement… pour y revenir aussitôt. Les attaques surnaturelles se succèdent mais ne laissent aucune trace durable, tant Rosario semble les ignorer une fois passées. Cette mécanique finit par user. Au lieu de monter en intensité, le film se dilue, donnant parfois l’impression de tourner en rond. À force, l’horreur se transforme en comédie involontaire : voir l’héroïne accumuler des décisions absurdes devient presque plus amusant qu’effrayant.

 

La dernière partie, censée livrer des révélations, n’apporte finalement que de nouvelles incohérences. Les explications manquent, les rebondissements semblent plaqués, et la conclusion laisse plus de questions que de frissons. Tout n’est pas à jeter dans Rosario. La mise en scène témoigne d’un vrai savoir-faire, notamment dans la gestion des espaces restreints et des silences pesants. La bande sonore, discrète mais efficace, accompagne l’étrangeté ambiante. La production bénéficie clairement de moyens : décors, maquillage et photographie portent une identité marquée. Mais la réussite technique ne suffit pas à masquer les faiblesses du scénario. Le film veut conjuguer drame familial, possession et empowerment féminin, mais finit par ne traiter aucun de ces axes avec profondeur. 

 

Les dialogues tombent parfois dans la caricature, certaines scènes paraissent bâclées, et l’ensemble donne la sensation d’un projet qui ne sait pas vraiment ce qu’il veut raconter. En cela, Rosario illustre un paradoxe fréquent dans l’horreur contemporaine : un habillage visuel séduisant, mais une écriture qui manque de rigueur et de cohérence. Rosario n’est pas un désastre complet. Il possède un charme formel, quelques instants d’étrangeté sincère, et une actrice principale investie malgré les limites de son rôle. Mais le film souffre d’un problème central : son héroïne. Lorsque le spectateur cesse de croire en son personnage, l’histoire perd sa force. Or, tout repose ici sur Rosario.

 

Pour ceux qui cherchent une atmosphère sombre et quelques images marquantes, le film peut valoir un visionnage. Mais pour un véritable frisson, mieux vaut se tourner vers d’autres propositions du genre, plus abouties dans leur construction.

 

Note : 4.5/10. En bref, Rosario reste une curiosité : un objet visuellement léché mais narrativement bancal, qui rappelle combien l’horreur repose autant sur l’ambiance que sur l’intelligence de ses personnages.

Sorti le 29 mai 2026 directement sur Insomnia

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