21 Mai 2026
Acts of Love (Kærlighedens gerninger) // De Jeppe Rønde. Avec Ella Josephine Lund Nilsson, Ann Eleonora Jørgensen et Henrik Birch.
Le cinéma indépendant réserve parfois des claques bizarres, de celles qui ne font pas mal sur le coup mais laissent une sensation étrange pendant des jours. C’est exactement le cas avec Acts of Love, le nouveau long-métrage du réalisateur danois Jeppe Rønde. On est loin du divertissement pop-corn du samedi soir. Ici, on plonge tête la première dans un drame psychologique qui gratte là où ça fait mal, en explorant nos failles, nos traumatismes et ce besoin viscéral, presque maladif, qu'on a tous d’appartenir à quelqu’un ou à un groupe. Le film ne laisse personne indifférent. L’histoire nous embarque aux côtés d'Hanna, une jeune femme qui a trouvé refuge au sein d’une communauté chrétienne New Age complètement coupée du monde.
La vie protégée d'Hanna dans une communauté chrétienne New Age de la campagne danoise commence à s'effondrer lorsque son frère Jakob arrive à l'improviste, ravivant des souvenirs longtemps enfouis et remettant en question les règles et les croyances de la communauté.
Dans ce petit cocon isolé, les membres tentent de réparer leurs morceaux brisés à coup de thérapies de groupe alternatives, de rituels spirituels et de reconstitutions de traumatismes passés. Vu de l'extérieur, on pourrait croire à une grande famille ultra-bienveillante, un havre de paix pour âmes cabossées. Mais très vite, un malaise diffus s'installe. Quelque chose sonne faux, ou du moins, quelque chose dérange profondément. Jeppe Rønde prend le temps de poser son décor et d'installer son ambiance. Il ne nous balance pas toutes les clés tout de suite. Le vrai déclic de l'intrigue arrive avec Jakob, le frère d'Hanna, qui débarque dans la communauté avec la ferme intention de la ramener à la vraie vie.
C’est là que le film devient passionnant. Tout le récit va alors basculer dans un affrontement psychologique feutré mais intense. D’un côté, un frère persuadé que sa sœur est sous emprise ; de l’autre, une femme convaincue d’avoir enfin trouvé un endroit où elle peut exister sans être jugée. Le spectateur se retrouve coincé au milieu, à se poser la question qui hante tout le film : cette communauté est-elle un lieu de guérison salvateur ou un piège mental redoutable ? La grande force du scénario, c’est qu'il refuse de trancher. On ne tombe jamais dans le cliché de la secte avec un gourou machiavélique. Kirsten, qui dirige le groupe, semble animée par de bonnes intentions.
Pourtant, ses méthodes font parfois froid dans le dos. Voir les membres de la communauté rejouer les pires moments de la vie des autres crée une confusion totale entre la thérapie bienveillante et la manipulation émotionnelle pure et simple. C’est du voyeurisme psychologique, et c'est fascinant à observer. Visuellement, le réalisateur réussit un joli coup de force. La caméra se déplace avec une fluidité presque hypnotique, collant aux visages et aux corps pour créer une intimité qui devient vite étouffante. Le contraste est permanent entre la douceur de la lumière naturelle, les couleurs chaudes du cadre champêtre et la violence psychologique de ce qui s'y joue.
Cette esthétique très sensorielle donne au film une vraie personnalité. Le duo d'acteurs principaux est pour beaucoup dans la réussite du projet. Cecilie Lassen est incroyable dans le rôle d'Hanna. Son passé de danseuse crève l'écran : elle exprime tout par son corps, sa posture, ses tensions. Elle incarne à la perfection cette dualité entre une fragilité extrême et un refus farouche de lâcher sa nouvelle liberté. Face à elle, Jonas Holst Schmidt joue un Jakob brut, maladroit, un frère protecteur mais lui-même complètement paumé face à ses propres démons. Leurs face-à-face sont chargés de non-dits et de lourdeurs familiales que le film a l'intelligence de ne pas trop expliquer.
Cette économie de mots pourra en déstabiliser certains. Le rythme est volontairement lent, surtout pendant la première partie. Le réalisateur préfère installer une atmosphère d'inconfort distillée au compte-gouttes plutôt que de miser sur des rebondissements faciles. Au-delà de son intrigue, Acts of Love est une vraie réflexion sur la vulnérabilité humaine. Le film montre avec beaucoup de justesse comment la souffrance et la solitude peuvent nous aveugler, au point de confondre protection et contrôle. On accepte de perdre un peu de son identité et de se soumettre à des règles invisibles pourvu qu'on nous promette de l'amour et de la sécurité.
C’est un portrait thérapeutique terrifiant de sobriété, car le réalisateur évite toujours le spectaculaire ou le glauque gratuit. Tout n'est pas parfait pour autant. Sur la fin, le film a tendance à s'égarer dans des délires un peu trop abstraits et métaphoriques, quitte à perdre un peu l'attention du public. Le mélange entre psychologie, religion et symbolisme devient parfois flou, et le dernier acte souffre de quelques longueurs. De plus, le film assume son ambiguïté jusqu'au bout, laissant énormément de questions sans réponses. Ceux qui aiment les fins nettes et précises risquent de rester sur leur faim. Malgré ces quelques défauts, ce drame rappelle les grandes heures du cinéma psychologique européen des années 90, avec cette menace invisible mais omniprésente.
Note : 6.5/10. En bref, Acts of Love est une œuvre imparfaite, parfois difficile, mais sa sincérité totale et son atmosphère envoûtante en font une expérience marquante. Un film qui bouscule et qui oblige à regarder en face la complexité de nos propres besoins affectifs.
Prochainement en France
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