22 Mai 2026
Si j’en avais la force (If I Had Leg I’d Kick You) // De Mary Bronstein. Avec Rose Byrne, Helen Hong et Josh Pais.
On ressort de la projection avec une sacrée migraine, et pour être tout à fait franc, c’est exactement ce que cherchait la réalisatrice Mary Bronstein. Son nouveau long-métrage, Si j’en avais la force (If I Had Legs I’d Kick You), se pose là comme un objet cinématographique non identifié. C'est à la fois un drame psychologique ultra-réaliste, une expérience sensorielle limite éprouvante et le portrait brut d'une femme qui frôle le point de non-retour. Autant vous prévenir tout de suite : si vous cherchez un divertissement pop-corn pour votre dimanche soir ou un film qui vous caresse dans le sens du poil, vous pouvez passer votre chemin. Ici, on s'enferme dans la tête de l'héroïne, et l'air y est franchement respirable par intermittence.
La vie de Linda s'écroule autour d'elle, elle doit alors affronter ses démons intérieurs.
L'histoire tourne autour de Linda, campée par une Rose Byrne méconnaissable et habitée. C'est l'histoire d'une mère complètement noyée par un quotidien qui prend l'eau de toutes parts. Sa fille est gravement malade, son conjoint brille par son absence la majeure partie du temps, et chaque petite tâche de la vie de tous les jours ressemble à une montagne infranchissable. La réalisatrice fait le choix couillu de ne pas nous donner les clés du camion. On n'a pas droit à des explications claires ou à une exposition classique. Les infos nous parviennent par morceaux, de façon totalement décousue et floue.
En fait, on voit et on ressent le monde extérieur exactement comme Linda : à travers le prisme d'une fatigue mentale extrême et d'une anxiété qui bouffe tout sur son passage. Ce parti pris de mise en scène donne au film une identité hyper singulière, mais aussi carrément étouffante. La caméra ne lâche jamais le visage de Linda. On est sur du gros plan quasi permanent, sans recul, sans horizon, sans la moindre bouffée d'oxygène. Le procédé devient encore plus perturbant quand on réalise que certains personnages majeurs n'existent que par le son. Sa propre fille, au centre de toutes les angoisses, reste hors champ pendant presque la totalité du film. On entend ses pleurs, ses cris, mais on ne la voit pas.
Cette absence visuelle crée un vide hyper dérangeant à l'écran. Plus les minutes passent, plus ce sentiment d'isolement total devient lourd à porter pour le spectateur. Mary Bronstein filme ce quotidien comme une véritable spirale névrotique. Les scènes se répètent en boucle, les discussions n'aboutissent à rien, et le design sonore vire à l'agression caractérisée. Entre les pleurs incessants, les sonneries de téléphone stridentes et les bruits de cuisine amplifiés, le film génère une vraie fatigue nerveuse. On finit par ressentir physiquement l'épuisement de Linda. Sur ce plan précis, le pari de la réalisatrice est totalement gagné : on est en immersion avec elle dans sa détresse.
Le revers de la médaille, c'est que cette radicalité finit parfois par nous éjecter du récit. À force de vouloir flouter la frontière entre le réel, la crise d'angoisse et la pure métaphore, le film perd de sa force de frappe émotionnelle. On se surprend à déconnecter devant certaines séquences qui semblent juste là pour cocher les cases du film d'auteur bizarre de festival, sans que cela ne serve vraiment l'évolution psychologique de Linda. Ces fulgurances symboliques, comme des jeux de lumière étranges ou des visions abstraites, donnent l'impression tenace que le scénario cherche un peu à masquer un manque de substance derrière du pur formalisme.
Heureusement, il y a Rose Byrne. Même quand le film s'égare ou s'étire en longueur, sa performance est indiscutable. Elle porte le long-métrage à bout de bras de la première à la dernière minute. Linda est de tous les plans, et l'actrice parvient à faire passer une usure physique et psychologique totale d'un simple regard. Sa diction, ses accès de colère disproportionnés ou ses moments de léthargie pure rendent son personnage d'une justesse absolue. C'est elle qui maintient le fil de la tension dramatique quand l'intrigue commence à s'effilocher. Le film aborde la thématique de la maternité sous un angle d'une noirceur rare. On est à des années-lumière de l'image d'Épinal de la maman épanouie.
Ici, le rôle de mère s'apparente à une camisole de force invisible. L'amour de Linda pour sa gamine est viscéral, mais cet amour est précisément ce qui est en train de la consumer de l'intérieur. On observe une femme qui s'efforce de garder la face et de maintenir l'illusion d'une vie normale alors que tout s'écroule autour d'elle. Le film décortique à merveille ce cocktail toxique composé de culpabilité permanente, de solitude sociale et de charge mentale écrasante. La critique sociale est d'ailleurs l'un des points forts du métrage. La façon dont l'entourage gère Linda est glaçante de vérité. Les gens enchaînent les conseils bienveillants mais inutiles, jugent ses moindres faits et gestes et attendent constamment d'elle qu'elle assure.
Même quand elle tire la sonnette d'alarme et demande de l'aide, la société la ramène systématiquement à sa fonction de mère avant de la considérer comme un être humain en souffrance. C'est ce regard extérieur, teinté d'injonctions impossibles, qui entretient le malaise tout au long du film. Esthétiquement, l'œuvre a de la gueule. La photographie privilégie des teintes très froides et des cadres ultra-serrés qui accentuent l'ambiance claustrophobique. Même le décor côtier, qui aurait pu offrir une échappatoire visuelle ou un instant de répit, est filmé de manière à paraître menaçant. Le calme de la mer sonne faux face au chaos qui retourne le cerveau de l'héroïne. C'est vraiment du côté du script que le bât blesse.
Si j’en avais la force (If I Had Legs I’d Kick You) souffre d'un net problème de construction. Des sous-intrigues narratives sont amorcées en cours de route puis purement et simplement abandonnées en chemin, sans aucune explication. De la même manière, la fin va diviser les cinéphiles à coup sûr. Mary Bronstein opte pour un dénouement totalement ouvert et abstrait qui refuse de trancher. Les amateurs de cinéma cérébral y verront une conclusion brillante qui prolonge l'inconfort du film. Les autres risquent d'avoir la désagréable sensation d'avoir suivi un récit incapable de clore ses propres pistes.
C'est le gros point noir de cette expérience : à force de privilégier les sensations brutes et l'immersion sensorielle au détriment de l'écriture, le film oublie parfois de raconter son histoire de façon fluide. On navigue constamment entre la fascination pour la mise en scène et la frustration face aux trous scénaristiques. Pourtant, ce projet bancal mérite qu'on s'y attarde. Ne serait-ce que pour la claque que nous inflige Rose Byrne, qui trouve sans doute ici l'un de ses rôles les plus intenses et viscéraux. Le film tape aussi très juste dans sa peinture sans concession du burn-out parental, un sujet encore trop souvent tabou au cinéma.
Enfin, on ne peut que saluer l'audace de Mary Bronstein, qui tente de réinventer la grammaire visuelle de la dépression et de la détresse psychologique. Si j’en avais la force (If I Had Legs I’d Kick You) est une œuvre abrasive qui ne cherche jamais à plaire. Le film s'embourbe parfois dans ses propres longueurs, certains effets de style virent au cliché de film d'auteur et le côté expérimental tourne parfois à vide. Mais il s'en dégage une sincérité désarmante.
Note : 6/10. En bref, c’est un film qui ne cherche pas à intellectualiser la douleur, mais simplement à vous la faire ressentir dans votre chair. Une expérience radicale, inconfortable, imparfaite, mais qui infuse durablement l'esprit bien après le générique de fin. Une curiosité à réserver aux amateurs de drames psychologiques intenses et de cinéma qui ose bousculer ses spectateurs.
Sorti le 22 mai 2026 directement sur HBO max
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