21 Mai 2026
Un balcon à Limoges // De Jérôme Reybaud. Avec Fabienne Babe, Anne-Lise Heimburger et Patrice Gallet.
Le cinéma de Jérôme Reybaud ne ressemble à aucun autre, et c'est déjà une excellente raison de s'y intéresser. Après avoir trimballé sa caméra du côté de Jour de France puis de Poitiers, le réalisateur pose cette fois ses bagages dans la Haute-Vienne avec Un balcon à Limoges. On retrouve immédiatement sa patte si particulière : cette envie profonde de filmer la France des marges, celle qu'on voit rarement sur grand écran, en y injectant une bonne dose de dialogues presque théâtraux et une ambiance qui tangue constamment entre le réalisme d'une chronique sociale et le délire pur d'une fable absurde.
Gladys Choseille, une femme d’une cinquantaine d’années, vit à l’écart de la société, sans logement, sans carte Vitale, sans banque. Rien ne compte pour elle, même pas le sexe, l’alcool et la danse qu’elle pratique pourtant avec une frénésie joyeuse. Un matin, elle rencontre par hasard une amie de lycée, Eugénie Flan, qui va tenter de l’aider contre sa volonté.
C'est un choix de mise en scène fort, souvent rafraîchissant, mais qui n'est pas sans risques. Sur la longueur, ce nouvel essai peine malheureusement à tenir toutes ses promesses et laisse une impression tenace de rendez-vous manqué. L'intrigue s'ouvrez pourtant de façon très simple, presque classique. Au détour d'une rue à Limoges, deux anciennes copines de lycée se croisent par pur hasard après des années de silence radio. Tout les sépare désormais. D'un côté, il y a Eugénie, une mère célibataire extrêmement carrée, organisée jusqu'à la rigidité, qui semble avoir construit sa vie comme un rempart contre l'imprévu.
De l'autre, on découvre Gladys, une femme totalement instable, libre comme l'air mais profondément paumée, qui vit au jour le jour entre l'habitacle de sa voiture, les soirées en boîte de nuit et les petites combines pour s'en sortir. Ces deux trajectoires que tout oppose vont se percuter à nouveau, le temps d'une cohabitation forcée. Le film choisit de reposer entièrement sur les épaules de ce duo féminin. Eugénie, mue par un élan de générosité autant que par une curiosité un peu mal placée, tente d'aider Gladys à remonter la pente. Mais la greffe a bien du mal à prendre. Gladys rejette en bloc chaque tentative de stabilisation, fuyant les responsabilités matérielles et les discussions trop intimes comme la peste.
Ce choc frontal donne naissance aux moments les plus réussis du film. C'est parfois franchement drôle, parfois volontairement embarrassant. À travers leurs échanges, chaque femme devient le miroir inversé de l'autre, renvoyant l'image brutale de ce qu'elles auraient pu devenir si elles avaient fait d'autres choix de vie. Au-delà de la simple confrontation de caractères, Jérôme Reybaud cherche avant tout à capter la solitude contemporaine. Derrière les conversations anodines, les repas partagés sur un coin de table et les situations incongrues, Un balcon à Limoges dresse le portrait de personnes en rupture de ban, incapables de trouver leur place dans la société actuelle.
Eugénie s'accroche désespérément à sa routine rassurante pour ne pas sombrer, tandis que Gladys refuse les règles du jeu social quitte à tourner en rond dans le vide depuis des années. C'est une jolie idée de cinéma, mais le réalisateur choisit de garder une distance polie avec ses personnages, ce qui empêche le spectateur de s'impliquer pleinement. C'est là que le bât blesse. Le scénario multiplie les pistes et lance des thématiques passionnantes sans jamais prendre le temps de les creuser. On devine des fêlures immenses et des traumatismes anciens chez Gladys, mais le récit refuse d'aller sur ce terrain, préférant survoler les situations.
Beaucoup de scènes finissent par ressembler à des esquisses rapides, à des notes d'intention plutôt qu'à un véritable portrait psychologique et émotionnel. On reste à la surface des sentiments, et c'est frustrant. Le rythme général de l'œuvre accentue ce sentiment de flottement. Avec une durée très resserrée d'environ soixante-dix minutes, on pouvait s'attendre à un film nerveux, incisif et percutant. Contre toute attente, plusieurs séquences s'étirent en longueur sans réelle nécessité narrative. Les dialogues se mettent à tourner en boucle et la mise en scène hésite constamment entre le naturalisme pur et la satire grinçante.
Les amoureux d'un cinéma d'auteur contemplatif et distancié y trouveront peut-être leur compte, mais pour les autres, cette lenteur artificielle finit par installer une vraie lassitude. Visuellement, le long-métrage affiche un parti pris très marqué, presque rétro et ouvertement théâtral. La recherche du réalisme brut n'est clairement pas le sujet ici. Les cadres sont rigides, souvent fixes, et les comédiens déclament parfois leurs répliques d'une manière décalée qui sonne faux de façon totalement assumée. On sent planer l'ombre du cinéma de Paul Vecchiali, une filiation que Reybaud ne renie pas.
Cette esthétique donne une vraie singularité au film dans le paysage cinématographique français actuel, mais elle montre vite ses limites. À force de privilégier le dispositif technique et le second degré permanent, le film perd sa charge émotionnelle et transforme ses personnages en concepts théoriques. Heureusement, le long-métrage peut compter sur son tandem d'actrices pour sauver les meubles. Fabienne Babe est magnétique dans le rôle de Gladys. Elle insuffle une énergie brute à ce personnage qui aurait pu devenir rapidement insupportable ou caricatural à force d'irresponsabilité. En face, Anne-Lise Heimburger compose une Eugénie impeccable, tout en retenue et en tensions rentrées, laissant deviner une femme constamment au bord de la crise de nerfs.
La dynamique entre elles fonctionne à merveille, souvent bien mieux que les rebondissements écrits par le scénario. La dernière partie du film prend un virage totalement inattendu qui risque de laisser du monde sur le tapis. Sans trop en dévoiler pour ne pas gâcher la surprise, le récit bascule brusquement vers un univers beaucoup plus sombre, inspiré de faits divers réels des années quatre-vingt-dix. Cette rupture de ton radicale surprend, mais elle donne la fâcheuse impression de voir deux films mis bout à bout. On passe sans transition d'une chronique douce-amère sur la solitude à une farce grotesque et noire.
Certains salueront ce coup d'audace, pour ma part, j'y vois surtout une pirouette artificielle pour masquer le manque d'enjeux de la première heure. Au final, Un balcon à Limoges reste un film de sensations, bancal mais attachant, qui regorge de bonnes intentions mais ne parvient jamais à les transformer en une œuvre totalement mémorable.
Note : 4/10. En bref, porté par un duo d'actrices investies, Un balcon à Limoges est une chronique douce-amère singulière qui tente de filmer la solitude contemporaine et les fractures de la France d'une manière théâtrale et absurde. Malheureusement, le film reste trop en surface de ses thèmes et souffre d'un virage final abrupt, laissant l'impression d'un brouillon inachevé qui peine à susciter une émotion durable.
Sorti le 29 avril 2026 au cinéma
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