5 Octobre 2026
Rose // De Markus Schleinzer. Avec Sandra Hüller, Caro Braun et Marisa Growaldt.
Certains films se déroulent il y a des siècles tout en renvoyant un miroir saisissant à notre époque. C’est le cas de Rose, réalisé par Markus Schleinzer. On se retrouve plongé au cœur du XVIIe siècle, dans une Allemagne dévastée par la guerre de Trente Ans. L’histoire suit une femme déterminée qui fait un choix radical : adopter une identité masculine pour obtenir une liberté que la société lui refuse catégoriquement. Au centre du récit, Sandra Hüller incarne cette héroïne revenue du front sous les traits d’un homme.
Au lendemain de la guerre de Trente Ans, un mystérieux soldat balafré s’installe dans un village isolé d’Allemagne. À force de labeur et de services rendus, il gagne la confiance des habitants et croit enterrer son secret. Alors que les villageois commencent à le considérer comme l’un des leurs, tout bascule lorsqu’ils se mettent à douter de sa véritable identité.
Elle reprend une exploitation agricole et tente de reconstruire son existence au sein d’un village gouverné par le poids de la religion, des traditions et des rôles figés. L'ensemble s'avère brut, parfois âpre, mais totalement saisissant par ce qu’il révèle sur les mécaniques du pouvoir, le genre et la condition féminine. Après Anatomie d’une chute et La Zone d’intérêt, Sandra Hüller confirme son talent pour incarner des figures complexes, impénétrables, qui refusent d'étaler leurs émotions. Dans Rose, le défi s'avère d'autant plus grand qu'elle joue une femme obligée d'avancer masquée une majeure partie de l'intrigue. Elle parle peu, scrute le monde qui l'entoure et contrôle le moindre mouvement.
C'est avant tout par la posture et la nudité du visage que la comédienne exprime l'angoisse silencieuse de son personnage. Cette retenue crée une vraie puissance. Le film ne cherche pas à rendre Rose immédiatement sympathique ou chaleureuse. Elle affiche une certaine froideur, une rigidité physique indispensable à sa survie. Et pourtant, l'espace d’un regard, la fatigue accumulée, la peur ou l'aspiration à une autre vie surgissent à la surface. La récompense reçue par l'actrice à la Berlinale prend alors tout son sens, tant son interprétation repose sur une précision de chaque instant. L’intérêt majeur du long-métrage repose sur un constat simple mais implacable : Rose gagne instantanément des droits dès lors qu'on la prend pour un homme.
Sous ce costume, elle acquiert le droit de travailler, de posséder une terre, de commercer et de trouver sa place parmi les habitants. Ses capacités sont reconnues uniquement parce qu'on la croit masculine. La situation se complique lorsqu'un mariage est arrangé avec Suzanna, jouée par Caro Braun. Cette étape transforme le récit. Il ne s'agit plus seulement de cacher un secret, mais de faire entrer une nouvelle personne dans ce quotidien précaire. Suzanna devient à la fois un danger imminent et l'une des rares personnes en mesure de comprendre le drame qui se joue. Le propos dépasse alors la simple question du déguisement. Le vêtement masculin devient la clé d’accès à une autonomie fondamentale, qui devrait être accessible à tous sans condition.
Visuellement, le réalisateur opte pour une esthétique affirmée. Le choix du noir et blanc, associé à des décors ruraux et des costumes bruts, donne le sentiment d'assister à un conte sombre hors du temps. Certains cadrages évoquent la peinture classique, avec un soin du détail remarquable porté aux visages, aux textures des étoffes et à la rigueur des paysages. Ce parti pris visuel aurait pu figer l'histoire dans une froideur excessive. Mais la texture de l'image insuffle une vraie matière à l'écran. La boue, les vêtements élimés et la faible lumière des intérieurs apportent une présence concrète à ce monde paysan. L'utilisation d'une voix off renforce ce sentiment de légende ancienne, comme si les événements appartenaient déjà à une mémoire collective.
C’est un choix stylistique marquant, même s’il accentue le côté distant du récit. Ce qui interpelle le plus, c’est le fonctionnement de la communauté villageoise. Rose parvient à s'intégrer tant qu'elle se rend utile, qu'elle participe aux travaux et respecte l'ordre établi. L'acceptation sociale fonctionne à condition de ne jamais susciter le moindre doute. La bienveillance reste pourtant très précaire. La moindre suspicion menace de tout briser, et ceux qui saluaient son travail peuvent se retourner contre elle à la première fissure dans la façade. Le film démontre à quel point la réputation et la conformité régissent la vie des individus, la liberté de Rose ne tenant qu’à la crédulité du voisinage.
Sans transformer son personnage en héroïne moderne ou parfaite, Markus Schleinzer livre une œuvre profondément féministe. Rose ne cherche pas à mener un combat politique ou à donner des leçons : elle cherche simplement à vivre selon ses choix. C’est cette simplicité dans le désir de vivre qui rend son parcours éprouvant. Chaque geste devient une prise de risque, chaque lien humain une menace potentielle pour sa sécurité. Le film n'est pas d'un accès facile. Le rythme prend son temps, les dialogues restent sobres et la mise en scène s'appuie grandement sur la contemplation et le silence.
Si cette lenteur installe une vraie tension dans les meilleures scènes, elle crée aussi quelques baisses de régime. Certaines transitions manquent de fluidité et la voix off a parfois tendance à trop expliciter les enjeux. Il n'en reste pas moins un drame marquant, porté par une Sandra Hüller impressionnante et une photographie soignée. Derrière ce récit d'usurpation d'identité se pose une question universelle : pourquoi faut-il encore trop souvent adapter son apparence aux attentes des autres pour pouvoir simplement exister librement ? C’est cette interrogation tenace qui accompagne le spectateur bien après le générique.
Note : 7/10. En bref, sans transformer son personnage en héroïne moderne ou parfaite, Markus Schleinzer livre une œuvre profondément féministe. Rose ne cherche pas à mener un combat politique ou à donner des leçons : elle cherche simplement à vivre selon ses choix. C’est cette simplicité dans le désir de vivre qui rend son parcours éprouvant.
Sorti le 9 septembre 2026 au cinéma
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